Il arrive qu’un architecte conseil soit appelé non pas pour dessiner ce qui va être construit, mais pour comprendre ce qui a déjà été fait.
Un mur fissuré.
Un plancher repris.
Une maçonnerie ancienne dissimulée derrière un doublage.
Des ouvrages transformés au fil du temps.
Des interventions successives dont il devient parfois difficile de comprendre la logique, l’origine ou même la chronologie.
Dans ces situations, le bâtiment n’est plus seulement un lieu.
Il devient un dossier qu’il faut apprendre à lire.

Le rôle de l’architecte conseil : comprendre avant de conclure
J’interviens actuellement en qualité d’architecte conseil auprès d’un copropriétaire confronté à une situation particulièrement complexe.
Le dossier mêle désordres structurels, reprises de planchers et d’ouvrages anciens, problématiques d’humidité, malfaçons apparentes et difficultés liées à la gestion de travaux réalisés dans le cadre d’une copropriété.
Une procédure judiciaire en référé est par ailleurs en préparation.
Dans un tel contexte, la tentation pourrait être grande de regarder une fissure, une maçonnerie dégradée ou une reprise manifestement inhabituelle et d’en tirer immédiatement une conclusion.
Ce serait précisément ce qu’il ne faut pas faire.
Voir n’est pas encore comprendre.
Et comprendre n’est pas encore pouvoir attribuer une cause ou une responsabilité.
Une fissure raconte qu’un ouvrage a subi un mouvement. Elle ne dit pas nécessairement pourquoi.
Une maçonnerie dégradée témoigne d’un désordre. Elle n’en donne pas automatiquement l’origine.
Une reprise constructive inhabituelle peut interroger. Elle ne permet pas, à elle seule, de déterminer quand elle a été réalisée, dans quelles circonstances et avec quelles conséquences.
Le premier travail consiste donc à observer et documenter les faits.
Ouvrir le bâtiment pour mieux le lire
Les photographies prises au cours des investigations sont particulièrement révélatrices.
Derrière des parements contemporains apparaissent des maçonneries anciennes, des structures bois, des remplissages, des éléments métalliques, des isolants et différentes reprises effectuées au cours de la vie du bâtiment.
Le bâtiment que l’on croyait connaître change alors de visage.
Ce phénomène est particulièrement fréquent dans le bâti ancien.
Une paroi apparemment homogène peut dissimuler plusieurs époques de construction. Une structure visible aujourd’hui peut avoir été modifiée, renforcée ou partiellement remplacée. Un doublage peut masquer un ouvrage ancien dont l’état ne pouvait être apprécié avant son ouverture.
Le bâtiment possède une stratigraphie.

Chaque intervention laisse une trace.
Et l’une des missions de l’architecte consiste précisément à essayer d’en reconstituer la logique.
Cela suppose de croiser les observations réalisées sur place, la nature des matériaux, la géométrie des ouvrages, les traces laissées par les interventions successives et, lorsqu’ils existent, les documents permettant de retracer l’histoire des travaux.
Dans un contentieux, les mots comptent autant que les observations
Cette prudence devient encore plus importante lorsque le dossier est susceptible d’entrer dans une procédure judiciaire.
Il faut alors distinguer ce qui est :
observé,
documenté,
supposé,
techniquement probable,
et formellement démontré.
La nuance peut sembler sémantique.
Elle est fondamentale.
Écrire qu’un ouvrage présente une fissuration observable n’est pas la même chose qu’affirmer que cette fissuration résulte d’une intervention déterminée.
Constater une incohérence constructive n’est pas encore établir une responsabilité.
Identifier une pathologie ne signifie pas nécessairement avoir identifié sa cause.
L’architecte conseil doit donc résister à la tentation de la conclusion spectaculaire.
Son travail consiste au contraire à construire progressivement une lecture technique suffisamment rigoureuse pour pouvoir être discutée, confrontée et, le moment venu, soumise à l’analyse des différents intervenants.
Architecte conseil et expert judiciaire : deux rôles différents
La distinction est essentielle.
L’expert judiciaire est désigné par une juridiction. Il intervient dans le cadre de la mission qui lui est confiée et conduit ses opérations de manière contradictoire et indépendante.
L’architecte conseil, lui, accompagne son client.
Son rôle peut notamment consister à participer à des constats réalisés avec un commissaire de justice, observer les ouvrages accessibles, analyser techniquement certaines reprises, identifier les points nécessitant des investigations complémentaires, travailler avec l’avocat du maître d’ouvrage et préparer les éléments techniques susceptibles d’être utiles au futur expert judiciaire.
Il ne se substitue ni à l’avocat ni à l’expert judiciaire.
Il apporte la lecture du bâtiment.
Cette complémentarité entre les disciplines est essentielle.
L’avocat construit le raisonnement juridique.
Le commissaire de justice constate.
L’expert judiciaire, lorsqu’il est désigné, instruit techniquement les questions qui lui sont confiées.
Et l’architecte conseil aide son client à comprendre, documenter et défendre techniquement sa situation.
Transformer une accumulation de désordres en dossier intelligible
Lorsqu’un propriétaire se trouve confronté depuis des mois, parfois des années, à des travaux successifs, des entreprises différentes, des désordres, des échanges avec une copropriété et une masse importante de documents, il peut devenir extrêmement difficile de distinguer l’essentiel de l’accessoire.
Tout semble lié.
Tout paraît urgent.
Et chaque nouvelle découverte peut donner l’impression de remettre en question ce que l’on croyait avoir compris.
Le rôle de l’architecte conseil consiste alors également à remettre de l’ordre dans la complexité.

Photographier.
Localiser.
Comparer.
Reconstituer.
Hiérarchiser.
Formuler des hypothèses sans les présenter comme des certitudes.
Identifier les questions qui demeurent sans réponse.
Et surtout, permettre aux autres professionnels qui interviendront dans le dossier de comprendre rapidement les enjeux techniques.
Une bonne note technique n’a pas vocation à impressionner par son vocabulaire.
Elle doit rendre une situation complexe lisible.
Le bâtiment comme témoin
C’est probablement ce qui me passionne le plus dans ce type de mission.
Un bâtiment conserve les traces de ce qu’on lui a fait.
Une poutre entaillée.
Une ancienne ouverture rebouchée.
Une maçonnerie reprise.
Un matériau différent.
Une fissure.
Un changement d’épaisseur.
Un assemblage inhabituel.

Pris isolément, chacun de ces indices peut sembler insignifiant.
Mis en relation, ils peuvent commencer à raconter une histoire.
Mais cette histoire ne doit jamais être inventée.
Elle doit être démontrée.
C’est toute la différence entre une intuition et une analyse technique.
Défendre techniquement ne signifie pas chercher un coupable
Lorsqu’un dossier devient conflictuel, chacun cherche naturellement à comprendre qui est responsable.
Mais ce n’est pas par cette question que l’analyse technique doit commencer.
Elle doit commencer beaucoup plus simplement :
Que voyons-nous ?
Que savons-nous ?
Que pouvons-nous démontrer ?
Et que devons-nous encore chercher ?
C’est seulement après ce travail que les responsabilités éventuelles pourront être discutées par ceux dont c’est précisément la mission.
L’architecture ne consiste donc pas uniquement à imaginer des espaces ou à dessiner des bâtiments.
Elle consiste parfois à se tenir devant un ouvrage existant, à regarder attentivement ce qu’il nous montre et à essayer de comprendre ce qu’il a traversé.
Dans certains dossiers, l’architecte ne commence pas par prendre son crayon.
Il commence par enquêter.
Et avant de pouvoir réparer un bâtiment, il faut parfois commencer par reconstituer son histoire.


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