Badgir traditionnel à Yazd en Iran, système architectural de ventilation naturelle

Nous n’avons pas besoin de plus de climatisation. Nous avons besoin de meilleurs bâtiments.

Face au réchauffement climatique, l’architecture bioclimatique redevient une nécessité. Pendant des siècles, bien avant la climatisation, les bâtiments ont été conçus pour composer avec le soleil, le vent, l’eau et l’inertie des matériaux.

🔥 Des salles de classe à plus de 40 °C.
🔥 Des logements transformés en fours.
🔥 Des villes qui ne refroidissent plus la nuit.

Et pourtant, cela fait des décennies que les scientifiques nous préviennent.

Le GIEC alerte depuis des années sur l’augmentation de la fréquence, de l’intensité et de la durée des vagues de chaleur.

Les climatologues l’annonçaient.
Les chercheurs l’expliquaient.
Les architectes spécialisés en conception bioclimatique le répétaient.

Nous y sommes.

Non pas parce que nous ne savions pas.

Mais parce que nous avons trop longtemps repoussé les décisions que la situation exigeait.

Et aujourd’hui, face à chaque épisode caniculaire, la même réponse revient :

« Mettons la climatisation partout. »

Soyons clairs.

Oui, certaines situations nécessitent désormais la climatisation.

Oui, il faut protéger les personnes âgées, les enfants et les personnes fragiles.

Oui, dans certains bâtiments existants, elle constitue parfois une réponse d’urgence.

Mais non, la climatisation ne peut pas constituer à elle seule une stratégie d’adaptation au changement climatique.

Elle répond à une conséquence immédiate : la surchauffe.

Elle ne répond pas à la question fondamentale :

Pourquoi nos bâtiments deviennent-ils inhabitables dès que la température extérieure grimpe ?

Pourquoi des écoles atteignent-elles des températures incompatibles avec l’apprentissage ?

Pourquoi tant de logements, y compris récents, surchauffent-ils dès les premiers épisodes de forte chaleur ?

Parce que pendant des décennies, nous avons conçu des bâtiments principalement pour répondre aux besoins hivernaux, en oubliant progressivement le confort d’été.

Pourtant, les solutions existent depuis parfois plusieurs siècles.

Les architectures vernaculaires du monde entier nous offrent des leçons extraordinaires.

En Iran, les tours à vent — ou badgirs — captent les courants d’air et participent au rafraîchissement naturel des bâtiments.

Au Maroc, les riads utilisent les patios, l’ombre, l’eau et l’inertie thermique pour maintenir des conditions plus supportables.

Dans les îles grecques, les façades claires réfléchissent une partie du rayonnement solaire, tandis que les formes compactes et l’organisation des espaces contribuent à limiter les surchauffes.

Dans de nombreuses architectures méditerranéennes, ruelles étroites, protections solaires, volets, patios et murs épais témoignent d’une véritable intelligence climatique.

Nos ancêtres n’avaient pas de climatiseurs.
Ils avaient appris à construire avec le climat.

Badgir traditionnel à Yazd en Iran, système architectural de ventilation naturelle
Badgir à Yazd, en Iran. Ces tours à vent constituent l’un des exemples historiques les plus remarquables d’architecture adaptée au climat. Photo : Diego Delso – CC BY-SA – Wikimedia Commons.

Aujourd’hui, nous devons réapprendre.

Non pas en reproduisant à l’identique des architectures anciennes ou en revenant en arrière.

Mais en comprenant les principes qui les ont façonnées pour les associer aux connaissances, aux matériaux et aux technologies contemporaines.

Concevoir pour le climat qui arrive suppose d’abord de retrouver quelques principes fondamentaux.

Il s’agit notamment de :

limiter les apports solaires ;
favoriser la ventilation naturelle ;
utiliser l’inertie thermique ;
intégrer des matériaux biosourcés lorsque leur emploi est pertinent ;
réduire les îlots de chaleur ;
valoriser l’ombre, l’eau et le végétal ;
retrouver une véritable qualité bioclimatique.

Les toitures végétalisées sont utiles.

Les arbres sont indispensables.

Les matériaux biosourcés ont un rôle majeur à jouer.

Mais aucune solution isolée ne suffira.

C’est précisément là que réside l’enjeu.

L’architecture bioclimatique n’est pas un catalogue de solutions que l’on viendrait ajouter les unes aux autres. Elle consiste d’abord à comprendre un site, son orientation, son exposition au soleil et au vent, son environnement, les usages du bâtiment et les caractéristiques de l’existant.

Puis à concevoir avec eux.

Rue de Masdar City avec façades protégées du soleil par des dispositifs d’ombrage et des écrans ajourés
À Masdar City, les principes de l’architecture traditionnelle des régions chaudes sont réinterprétés dans une écriture contemporaine : ombrage, façades filtrantes et maîtrise des apports solaires.

Nous devons changer de logique : passer d’une architecture qui lutte contre son environnement à une architecture qui travaille avec lui.

Comme architecte engagé dans la rénovation durable et l’architecture bioclimatique, je constate chaque jour que de nombreuses solutions existent déjà.

Ce qui manque souvent n’est pas la technique.

C’est notre capacité collective à agir à la hauteur des enjeux.

Car le confort thermique n’est plus seulement une question de confort.

C’est devenu un sujet de santé publique.

Un sujet économique.

Un sujet social.

Et désormais, un sujet de résilience territoriale.

Les épisodes de chaleur extrême ne touchent pas tous les bâtiments ni tous leurs occupants de la même manière. L’âge, l’état de santé, la qualité du logement, son orientation, son environnement immédiat ou encore la possibilité de le ventiler créent des situations profondément différentes.

Adapter nos bâtiments au changement climatique, c’est donc aussi poser une question simple :

dans quelles conditions voulons-nous pouvoir habiter, travailler, apprendre et vieillir demain ?

La question n’est plus de savoir si nous devons adapter nos bâtiments.

La question est de savoir combien de canicules supplémentaires il nous faudra avant de le faire réellement.

Nous savons aujourd’hui qu’un bâtiment peut être mieux protégé contre les fortes chaleurs grâce à des dispositifs souvent simples : protections solaires extérieures, brise-soleil, stores, volets, végétalisation adaptée ou encore amélioration de la ventilation naturelle.

Pourtant, leur mise en œuvre peut parfois se heurter à des contraintes réglementaires, architecturales ou patrimoniales.

Dans certains secteurs protégés, par exemple, l’installation de protections solaires extérieures peut être limitée afin de préserver l’aspect des façades et la cohérence architecturale d’un ensemble urbain.

L’objectif patrimonial est parfaitement légitime.

Mais face à l’évolution du climat, une question nouvelle se pose :

comment préserver notre patrimoine tout en permettant aux bâtiments de rester habitables lors des épisodes de chaleur extrême ?

Il ne s’agit évidemment pas d’opposer patrimoine et adaptation climatique.

Il s’agit au contraire de faire évoluer nos réponses, de concevoir des dispositifs compatibles avec l’architecture existante et d’intégrer progressivement le confort d’été dans notre manière de penser la transformation du bâti.

Car protéger un bâtiment, c’est aussi lui permettre de continuer à être habité.

Le patrimoine que nous transmettrons demain ne devra pas seulement avoir conservé son apparence. Il devra aussi être capable de faire face au climat qui vient.

L’architecture a toujours été une réponse à un territoire, à des ressources disponibles, à des usages et à un climat.

Nous l’avons peut-être simplement un peu oublié.

Face au réchauffement climatique, il ne s’agit pas de renoncer au progrès ni de reproduire littéralement les architectures du passé.

Il s’agit de retrouver leur intelligence, de la confronter à nos connaissances actuelles et de l’adapter à nos modes de vie.

Les badgirs iraniens, les patios méditerranéens, les protections solaires, l’inertie des matériaux ou la ventilation traversante nous rappellent une chose essentielle :

avant de chercher à corriger le climat intérieur par des machines, l’architecture elle-même peut déjà faire beaucoup.

Patio intérieur d’un riad à Marrakech, exemple d’architecture traditionnelle adaptée au climat
Le patio du riad illustre une architecture qui travaille avec l’ombre, la végétation et la ventilation naturelle.

La climatisation restera parfois nécessaire. Mais elle ne devrait pas devenir notre réponse automatique à des bâtiments insuffisamment adaptés.

Concevoir autrement, réhabiliter intelligemment, protéger du soleil avant de refroidir, favoriser les solutions passives et travailler avec le climat plutôt que contre lui : voilà sans doute une partie de la réponse.

Car finalement, nous n’avons pas seulement besoin de bâtiments moins énergivores.

Nous avons besoin de bâtiments capables d’habiter le climat qui vient.