Et si, face aux risques climatiques, l’adaptation au risque inondation consistait parfois à ne plus systématiquement contenir la nature, mais à lui redonner de l’espace ?
À Trèbes, dans l’Aude, l’adaptation au risque inondation n’est pas une réflexion théorique.
Elle est née d’une catastrophe.
En octobre 2018, une crue exceptionnelle frappe la commune. En quelques heures, le niveau de l’Aude monte brutalement. Six personnes perdent la vie à Trèbes et les dégâts sont considérables.
Après la catastrophe, une évidence s’impose : certains secteurs particulièrement exposés ne peuvent plus être reconstruits comme auparavant.
Des habitations sont acquises puis démolies. Des équipements publics disparaissent également.
La ville doit alors se reconstruire.
Mais surtout, elle doit repenser son rapport au fleuve.
De la reconstruction à la remise en question
Avant 2018, comme beaucoup de communes françaises, Trèbes s’inscrivait dans une logique d’urbanisation croissante.
La catastrophe conduit à reconsidérer profondément cette approche.
Car lorsqu’un territoire est fortement exposé aux inondations, continuer à imperméabiliser les sols, contraindre les cours d’eau et construire dans les secteurs vulnérables peut augmenter encore son exposition au risque.
Une autre stratégie devient alors possible : faire davantage de place à l’eau.
Le réaménagement engagé sur les berges de l’Aude ne cherche donc pas seulement à réparer ce qui a été détruit.
Il cherche à transformer durablement la relation entre la ville et son fleuve.
Adaptation au risque inondation : redonner de l’espace au fleuve

Le projet concerne environ 13 hectares et 1,3 kilomètre de berges
Terrassements, remodelage des sols, restauration des berges, cheminements piétons, belvédères, plantations : l’objectif est à la fois hydraulique, paysager et urbain.
À certains endroits, plusieurs dizaines de milliers de mètres cubes de terre sont retirés afin de retrouver des pentes plus douces vers le fleuve et de faciliter le retour naturel des eaux lors de la décrue.

Sous le pont, des interventions permettent également de restaurer la capacité d’écoulement des arches.
Le principe est finalement assez simple : au lieu de demander au fleuve de s’adapter à la ville, on redonne à la ville la capacité de s’adapter au fleuve.
Selon le SMMAR EPTB Aude, maître d’ouvrage de l’opération, les aménagements doivent permettre de réduire de 30 à 50 centimètres les hauteurs d’eau lors de certaines crues et d’améliorer la protection de près de 500 bâtiments.
Mais le projet ne se limite pas à une infrastructure de protection.
Transformer une contrainte en paysage

C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de cette opération.
La place rendue au fleuve devient également un espace public.
Des cheminements sont créés à différents niveaux des berges.
Des belvédères permettent de regarder le fleuve.
250 arbres doivent accompagner le projet.
Une forêt alluviale complète la végétation existante tandis que la ripisylve est renforcée.
La gestion du risque devient ainsi l’occasion de reconstruire un paysage et de reconnecter les habitants à leur territoire.
Pendant longtemps, de nombreuses villes ont tourné le dos à leurs cours d’eau.
À Trèbes, le projet cherche au contraire à remettre l’Aude au cœur de la ville.
Et cette présence quotidienne du fleuve remplit également une autre fonction essentielle : entretenir la mémoire du risque.
Car une catastrophe finit toujours, progressivement, par s’éloigner des mémoires.
Voir le fleuve monter, descendre et occuper certains espaces permet aussi de comprendre le territoire dans lequel on habite.
Quand l’architecture apprend elle aussi à laisser passer l’eau
Cette réflexion ne concerne pas uniquement l’espace public.
Elle transforme également l’architecture.
Le nouveau groupe scolaire de l’Aiguille en constitue un exemple particulièrement intéressant.
Conçu sous la direction de l’architecte Alain Cathala, le bâtiment devait répondre à une double exigence : protéger les enfants d’une future inondation sans constituer lui-même un obstacle susceptible d’aggraver les écoulements.
La réponse architecturale repose sur un principe de transparence hydraulique.

Le bâtiment est surélevé sur des éléments porteurs. Les locaux scolaires sont installés en hauteur tandis que le niveau inférieur reste largement dégagé.
En cas de crue, l’eau peut donc circuler sous le bâtiment au lieu de rencontrer une construction faisant barrage.
Le sol demeure par ailleurs perméable.
Voilà une idée d’une grande simplicité apparente, mais qui change profondément notre manière de concevoir :
le bâtiment n’est plus seulement conçu pour résister au risque. Il est conçu en intégrant le fonctionnement du risque.
Ne plus construire contre le territoire
Le cas de Trèbes illustre une évolution fondamentale de notre manière d’aborder l’adaptation au risque inondation.
Pendant des décennies, nous avons souvent cherché à maîtriser les territoires : canaliser les rivières, imperméabiliser les sols, rectifier les écoulements, construire des protections toujours plus importantes.
Ces ouvrages restent évidemment indispensables dans de nombreuses situations.
Mais l’adaptation climatique nous oblige également à poser une autre question : et si certains territoires étaient plus résilients lorsque nous acceptions de travailler avec leurs mécanismes naturels plutôt que de chercher systématiquement à les contraindre ?
- Désimperméabiliser.
- Renaturer.
- Créer des zones d’expansion des crues.
- Préserver des sols capables d’absorber l’eau.
- Adapter l’implantation des bâtiments.
- Surélever lorsque cela est nécessaire.
- Et parfois, tout simplement, ne plus construire là où le risque est trop important.
Construire pour le climat qui arrive
Après les épisodes de chaleur extrême, les inondations rappellent une autre dimension du changement climatique : les territoires devront s’adapter à des phénomènes multiples, parfois opposés.
Il n’existe donc pas une architecture universelle de la résilience.
Une ville méditerranéenne confrontée à la surchauffe n’appelle pas exactement les mêmes réponses qu’un territoire soumis aux crues.
Chaque projet doit commencer par la compréhension du lieu.
- Son climat.
- Son sol.
- Son eau.
- Sa topographie.
- Son histoire.
- Ses vulnérabilités.
C’est probablement l’un des grands défis de l’architecture et de l’urbanisme des prochaines décennies.
Non plus seulement construire des bâtiments performants.
Mais concevoir des territoires capables d’absorber, de s’adapter et parfois de laisser faire.
À Trèbes, redonner de la place au fleuve n’a pas signifié abandonner la ville à l’eau.
Cela a signifié apprendre à mieux vivre avec elle.
Et peut-être est-ce là l’une des plus importantes leçons de l’adaptation climatique : nous ne rendrons pas nos villes résilientes en cherchant toujours à dominer la nature.
Nous y parviendrons aussi en réapprenant à lui faire une place.


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